Peut-être qu'on n'habite pleinement que les endroits où il y a des gens pour nous aimer.
Peut-être que c'est pour ça que voyager c'est si beau mais si froid, parfois, des villes & des villages & des paysages & des arbres aux branches démesurément grandes, démesurément & désespérément tendues vers le ciel, les feuilles pourries de l'automne coincées sous la neige & du givre comme de la dentelle sur le béton des édifices -- toutes ces choses que l'on regarde comme si elles étaient bien à l'abri sous une cloche de verre.
Peut-être que j'ai un petit peu froid, ces temps-ci.
C'est Noël vendredi mais pas ici, ici Noël c'est le 7 janvier & de toute façon ce qui compte c'est le Nouvel An, les cadeaux & le sapin & toute la pénible logistique des partys de famille, tout ça c'est durant la nuit du trente & un janvier. Mais pour moi Noël c'est vendredi & vendredi je travaille parce qu'ici ce n'est qu'une autre journée trop courte de décembre. & moi vendredi j'aurais envie d'être en vacances, de vraies de vraies vacances, toute une journée à lire War & Peace près de la fenêtre, lire lentement & tourner la tête juste un peu, de temps à autre, juste assez pour voir la neige tomber.
J'aurais envie du café très fort de ma mère, celui qui est presque sirupeux contre les parois de la tasse, celui que mon père est incapable de boire ; j'aurais envie de jeux de société avec ma petite famille, n'importe quoi sauf Scrabble parce qu'il y a personne au monde qui soit pire que moi au Scrabble, le chien recroquevillé en virgule sous la table & mes orteils nus qui frôlent son petit corps chaud. J'aurais envie de faire des biscuits avec ma mère, de la farine jusque sous les ongles, le glaçage récalcitrant qui colle partout sauf là où il devrait, le comptoir le tablier le bout de mes cheveux trop longs. J'aurais envie de vieux films mal doublés à la télé, de longues journées en pyjama avec ma soeurette, de fondue au chocolat le jour de Noël, de mon grand-père qui bénit en pleurant les soixante-dix-huit membres de la famille étendue, ma grand-mère qui le console Rémi, ben voyons Rémi, de mes deux autres grand-parents tout frêles dans leur appartement, leur table qui croule sous les bonnes choses, Nanny qui ressert tout le monde de force avec des shush now, don't want to hear you refuse me anything, me being such an old lady now, turkey sweetheart? pendant que mon grand-père enjolive avec enthousiasme ce qu'il a lu dans la Gazette du matin. J'aurais envie, peut-être surtout parce que je suis loin, j'aurais envie de toutes mes tantes & de tous mes oncles & tous les cousins cousines petits&petites-cousins-cousines, toute une grande tribu bruyante à laquelle j'ai pas toujours l'impression d'appartenir mais que je connais & que j'aime & avec qui rien à faire, je serai toujours très jeune jusqu'à ce que je sois soudainement plus vieille que tout le monde.
& j'aurais envie de chaleur, de vraie chaleur douillette, tellement réconfortante qu'elle en alourdit la tête, & j'aurais envie de nuits toute nue dans le lit de Juillet, & j'aurais envie de nous enfouir sous les couvertures comme sous une tente, comme dans la meilleure des cachettes, comme quand j'étais petite & craintive, & j'aurais envie de lui parler doucement, tranquillement, de toutes les choses sur lesquelles je peine tellement à mettre des mots.
Kyoto est repartie chez elle pour Noël & il reste Porcelaine & moi, fidèles au poste, le nez pressé contre la vitre dès que le soleil se pointe chaque matin. Le coeur grand ouvert, mal emmitouflé, qui prend froid trop souvent. Mais qui bat & qui bat & qui bat dans ma poitrine, fort & fier & follement amoureux de la vie, je pense.
mercredi 23 décembre 2009
dimanche 6 décembre 2009
J'aurais tout plein de choses à dire, parce que je suis allée en Lettonie & que j'ai eu vingt-quatre ans (vingt-quatre!) & que je me suis fâchée contre Juillet juste assez longtemps pour acheter une bouteille de vodka cheapette à partager avec Porcelaine, à boire à même le goulot parce que ça fait plus sérieux comme ça, on noie pas ses peines correctement dans une coupe à champagne cibole! que Porcelaine rajoutait, & que le lendemain il m'a écrit j'espère que t'as pas trop bu hier soir parce que là tu vas être malade, t'es trop loin pour être malade, je m'excuse, j'aurais dû m'excuser avant parce que là je sais que tu dois être malade & que moi j'ai été prostrée dans mon lit toute la journée, malade malade malade mais quand même passablement heureuse, & que War & Peace c'est l'événement littéraire de ma vie, magnifique, grandiose, des milliers de roulements de tambours qui s'échappent des pages, & que les premiers épisodes de Twin Peaks blottie dans le même lit que Kyoto, & que de la crème glacée en cadeau, & que le sable doux du golfe de Lettonie, & que les mots russes échangés très vite, & que. Mais ce que j'ai envie de dire, c'est : je suis riche, je suis plus riche que prévu, ma carrière d'enseignante en Russie est assez spectaculairement lucrative & j'avais pas du tout envisagé la possibilité que peut-être j'aurais un jour autant d'argent. Alors le 10 janvier je prends l'avion pour Québec. & je prends tout un mois de congé. & à mon retour à Moscou j'aurai déjà tout plein d'étudiants qui m'attendront, & ma patronne m'a déjà fait signer les contrats & tout & tout, & c'est la Russie alors c'est vrai que tout peut toujours changer, mais. Mais maintenant il y a une petite neige légère qui flotte sur le sol, & le ciel gris est presque bleu si on regarde très vite, & moi, moi moi moi j'ai le coeur heureux à en éclater.
& novembre 2009
The Death of Ivan Ilyich & Other Stories, Leo Tolstoy
Théâtre complet I : Ce fou de Platonov, Ivanov, La Mouette, Les Trois Soeurs, Anton Tchekhov
Amandes & melon, Madeleine Monette
La nouvelle poésie russe : anthologie, poèmes présentés par Evgueni Bounimovitch
Nouvelles de Pétersbourg, Nikolaï Gogol
L'Hiver au coeur : novella, André Major
A Hero of Our Time, Mikhail Lermontov
Kamouraska, Anne Hébert
Cet été, du temps où j'habitais encore mon petit appartement dans St-Roch, j'ai essayé de faire écouter du Robert Charlebois à Unaï. Unaï qui aime la musique traditionnelle, presque exclusivement, surtout celle qui vient d'Irlande, des reels interminablement répétitifs, & qui joue de la flûte celtique, & qui, de tous mes disques alors soigneusement rangés en ordre alphabétique, aimait juste, juste un peu mais pas trop, Bette & Wallet.
Alors Robert Charlebois, pour Unaï. Une soirée de fin juin, de trèstrès fin juin, des boîtes partout autour de nous parce que je déménageais le trente. Il y avait ses cheveux qui bouclaient sous mes doigts, sa tête sur mes cuisses, ses longues jambes accrochées en virgule au bout du sofa. Puis il y a eu la chanson que j'aime pas vraiment, celle qui dit mais l'amour infiniiiii me montera dans l'âme, celle qui m'a fait rire d'un petit rire méprisant, l'amour infini, qui est-ce qui parle encore d'amour infini? & Unaï qui a ouvert les yeux, a réfléchi un bon moment, puis: tu vas toujours aimer. Silence. C'est pour ça que l'amour infini. A refermé les yeux. Comme ça.
J'y ai repensé aujourd'hui. À l'amour, aux gens qu'on aime, aux grands élans de tendresse & de douceur & de joie qui chatouille l'intérieur des joues. Je sais pas si ça dure toujours, ces choses-là ; je sais pas si c'est ce qu'il y a de plus important. Le toujours est flou, le maintenant l'est pas du tout. & moi je sais que je vais passer ma vie à aimer tout le monde tout croche, mais du mieux que je peux. Pas préoccupée par la durée, je crois. Juste par -- tout le reste.
dimanche 22 novembre 2009
Quand je suis assise près de la fenêtre ouverte, ouverte juste un peu parce que l'hiver ne fait encore que frôler Moscou, quand dans le fauteuil couleur gruau je replie sous moi mes jambes, quand j'enfouis mon nez dans la bonne odeur riche des pages d'un vieux livre, quand je ressasse des mots en regardant distraitement l'arbre qui frissonne près de la fenêtre -- souvent ça me prend, comme ça, souvent il y a un grand quelque chose qui m'inonde la poitrine, & je me dis : c'est tellement doux d'avoir quelqu'un à aimer.
Parce que je désespère pas encore tout à fait d'être un jour La Fille Qui Court Le Matin (malgré mes tendons d'Achille trop courts), je me lève tôt pour aller courir dans les escaliers de secours surchauffés de l'édifice où j'habite. Il y a douze étages mais les escaliers n'en couvrent que dix, & moi je les dévale à toute vitesse pour ensuite les remonter péniblement, gravir chacune des marches avec les mauvais souliers que j'ai traînés dans mes bagages. Ils peuvent presque passer pour des espadrilles, ces souliers, la forme vaguement aérodynamique & les semelles juste assez épaisses, mais en fait c'est ceux que je portais du temps où je travaillais à la boulangerie & les talons en sont encore blanchis de farine incrustée. (Donc capacité anti-dérapante : zéro.) Souvent j'écoute The National Parcs & toujours ça me ramène à cet été, au petit contrat de trois mois & demi, cinq dans une Communauto & toutes les vitres baissées, la musique trop forte & Juillet qui conduit d'une main, en regardant beaucoup trop souvent dans le rétroviseur. Mais moi je m'en apercevrai seulement au mois d'août.
En ce moment je me traîne dans Kamouraska, je me sentais mal de jamais avoir lu Anne Hébert ; au début j'étais pas certaine mais je m'habitue petit à petit, j'y vais très lentement pour ne pas briser le rythme des phrases. Pour l'instant c'est comme une nébuleuse d'images, je sais pas, des taches de couleur qui se fondent les unes dans les autres, les mots quelque part en dessous, le récit un peu entre les deux. Les pages sont juste assez rugueuses sous mes doigts.
Mais la semaine prochaine je commence War & Peace, finalement, miraculeusement, après presque des années & des années à attendre le bon moment la bonne édition la bonne traduction, ce sera extraordinaire & je dessinerai une étoile sur mon calendrier. (J'en dessinerai vraiment une.) Tolstoï, mon amour, viens m'entretenir du détail des guerres napoléoniennes & de toute l'ampleur des vicissitudes de la petite aristocratie russe! Des centaines & des centaines de pages, des milliers & des milliers de petits caractères, toi & moi on va s'aimer au moins jusqu'à Noël.
jeudi 12 novembre 2009
Bientôt visitée par une de ces bouffées de bonheur qu'elle accueillait avec stupéfaction depuis des mois, elle aurait laissé dériver son attention de la scène haute & dépouillée au dos plein de ce compagnon que, dans un fragile éblouissement, une brève montée de chaleur, elle aurait eu la certitude presque intolérable d'aimer.- Madeleine Monette, Amandes & melon
mardi 10 novembre 2009
Entrer dans le wagon de troisième classe d'un train de nuit russe, c'est se glisser dans un monde parallèle, un tout petit univers qui existe en vase clos depuis très longtemps, peut-être depuis toujours. Aussi l'impression de s'enfouir dans un sous-marin: un wagon-dortoir où l'espace est divisé comprimé réquisitionné, des lits superposés qui encombrent les murs, des corridors étroits & une proximité forcée, aussi immédiate qu'une odeur trop forte. Mais les Russes ne s'en font pas vraiment avec l'espace vital -- c'est toujours très abstrait & pas tout à fait nécessaire, comme si même dans le plus grand pays du monde ils avaient été habitués à s'empiler les uns sur les autres. Ils se pressent avec leurs bagages sur ces longs bancs durs qui deviendront des couchettes, épaules contre épaules, sacs de provisions en équilibre précaire sur les cuisses, manteaux épais qui, accrochés aux murs, bloquent déjà la moitié du corridor. Ils sont là une demie-heure avant le départ & moi je suis surprise, lorsque j'entre dans le wagon cinq petites minutes avant l'heure, de tomber sur tous ces visage déjà à moitié endormis.
Quand le train démarre il y a une grande lumière crue qui envahit le wagon, les néons qui au plafond s'allument, & tout ce qu'il y avait d'amorphe est balayé, meurt aveuglé sur le plancher sale. Les hommes décapsulent une bière, deux bières, trois bières; les madames réquisitionnent l'aide de leurs voisines pour enfiler leur pyjama derrière un drap maintenu à la verticale; les bébés gigotent & rient & baillent & puis se mettent à pleurer, subitement, comme si toute la tristesse du monde s'échappait des banlieues de Moscou, que le train traverse à vitesse réduite, pour se glisser sous leur petite langue rose. Au fond du wagon il y a un énorme samovar de métal, un dinosaure qui suinte de partout & devant lequel les gens font la queue, pour le dernier thé du soir. Le contrôleur essaie tant bien que mal de faire ce qu'il doit faire, contrôler les billets, mais tout le monde bouge tellement que c'est difficile de savoir qui devrait être où. & puis de toute façon les passagers ont déjà commencé à dérouler les matelas sur les petits lits durs, à étendre les draps, à déplacer les bagages dont on ne sait plus quoi faire, à se contorsionner pour laisser passer ceux qui se dirigent vers le samovar; les gens retirent leurs bottes, souvent une partie de leurs vêtements, les hommes calent leur reste de bière & les madames s'étendent sans s'être démaquillées. Ceux qui dorment sur les couchettes du haut y grimpent avec une agilité surprenante, de vrais de vrais mouvements de gymnastes, à croire qu'ils les ont tous appris à la petite école. Entre les tables de multiplication & les rudiments de la langue anglaise, peut-être.
Quand je m'allonge sur mon lit les néons sont toujours allumés & ça me fait drôle de voir les gens comme ça, dans ce moment tout juste avant le sommeil, sous une lumière aussi impudique. Puis tout s'éteint & je m'endors dans la pénombre, avec dans les oreilles la conversation mi-murmurée mi-marmonnée de deux babouchkas qui babillent joyeusement en terminant leur thé.
Lorsque je m'éveille il y a par la fenêtre un paysage mouillé parsemé de bouleaux, toujours ces très grands bouleaux un peu meurtris qui bordent les chemins de fer. Les bruits réguliers du wagon qui avale les rails me rappellent le poème de Blaise Cendrars, le train retombe toujours sur toutes ses roues; je me souviens de la première fois où j'ai lu ce poème, il y a presque six ans, de la première vraie fois où j'ai eu envie d'aller en Russie. & je me dis, la tête encore embrumée de sommeil: woah. J'y suis.
Je suis revenue de Kazan pour me rendre compte que les parents de Kyoto, de passage à Moscou la semaine dernière, ont laissé derrière eux douze boîtes de chocolat belge.
Aujourd'hui, dans la plus belle des coïncidences du monde entier, je me suis aperçue que j'ai (très inexplicablement) perdu six livres depuis mon arrivée ici.
Je crois que la vie essaie de me dire quelque chose. (Mis à part, bien sûr, qu'elle est trèstrès jolie.)
mardi 3 novembre 2009
Quand il fait gris trop longtemps, que partout ça coule du ciel pour éclabousser les édifices & les manteaux & les visages, quand dans le métro c'est l'heure de pointe dès quinze heures trente-trois minutes, un escalier roulant sur deux bouché par une babouchka & son cabas à roulettes qui s'accroche dans toutes les dénivellations de terrain, toutes sans exception, quand même Tolstoï fait son vieux grincheux misogyne qui ne voit pour le futur de l'humanité que désespoir & désolation -- il faut sûrement se secouer un peu. Passer à Tchékhov, de un. Dessiner pour les voisines de petites bandes dessinées où tous les personnages ont de jolies pommettes rondes. Entrer dans une boulangerie pour renifler la bonne odeur du pain frais. Écouter une chanson de Beau Dommage, une seule, & se dire que c'est quand même joli, un garçon qui rêve de femmes & de météores. Boire une tisane à la menthe. Relire tous les courriels de Juillet pour s'en faire une couverture de mots, chaude même dans l'hiver qui approche.
...& puis acheter un billet de train pour Kazan. Parce que la perspective de onze heures & demie passées sur les bancs durs du wagon de troisième classe, je sais pas pourquoi, je pourrais pas l'expliquer mais c'est comme ça, moi ça me revigore.
(Secret: c'est parce que peu importe où je suis, j'ai toujours au moins un peu envie de partir.)
dimanche 1 novembre 2009
C'est un matin où tout le monde dort encore, dort interminablement, & moi je me lève sur la pointe des pieds. Les orteils nus sur le plancher de bois qui craque, qui s'éveille en même temps que moi. Sortir mes doigts par la fenêtre pour toucher un peu l'air du dehors, avoir le soleil pour moi toute seule. Murmurer une comptine pour Igor la plante & avoir tout d'un coup des milliers de mots comme des bulles de lumière sous la langue ; ouvrir un nouveau carnet, faire glisser la paume d'une main contre les pages encore très douces. Gribouiller n'importe quoi, pourvu que ça fasse une drôle de chaleur là, juste sous les côtes.
& novembre ça roule moins bien dans la bouche qu'octobre, mais jusqu'ici le ciel est beaucoup plus bleu.
& octobre 2009
Le jour des fourmis, Bernard Werber
Ce qu'il en reste, Julie Hivon
The Spellman Files, Lisa Lutz
La révolution des fourmis, Bernard Werber
Chambre avec baignoire, Hélène Rioux
Hélène Rioux dit que la tristesse slave est tellement plus triste que tout ce qui est triste au monde qu'on dirait que ça finit par te consoler, alors moi je lis Tolstoï, une histoire de mariage d'amour qui s'englue peu à peu dans l'incompréhension & l'indifférence. & je suis pas certaine que ça me consolerait s'il y avait dans ma vie quelque chose à consoler, mais quand même --
"Would you believe it, when I hear the bell ring, when I receive a letter, when I simply wake up, I'm in terror -- terror at having to go on with life, at some change coming in it ; for better than the present there can never be?"
& parfois moi aussi, Sergueï Mikhaïlovitch, moi aussi. Mais pas aujourd'hui.
vendredi 30 octobre 2009
C'est vendredi après-midi & il neige un peu, pas beaucoup, juste assez.
C'est vendredi après-midi & je ne travaille pas, alors je passe de longs moments à recopier les conjugaisons de verbes irréguliers russes dans un cahier quadrillé. J'ai acheté le stylo que j'utilise dans un kiosque en bordure de Tverskaïa, il fait des pâtés à tous les deux mots. Je forme encore un peu maladroitement les lettres de l'alphabet cyrillique, surtout parce que j'ai décidé de tout écrire en lettres attachées & que moi même en français, même avec l'alphabet latin, j'ai toujours eu l'écriture cursive récalcitrante, je m'applique mais mes doigts ne suivent pas, on dirait un garçon de huit ans & demi. Aussi parce que j'ai jamais été capable d'écrire sur les lignes. Je préfère faire semblant qu'elles n'existent pas & écrire n'importe où, entre les lignes, sur les lignes, dans les marges. Pas par esprit de contradiction; juste pour ne pas que mes mots étouffent.
C'est vendredi après-midi & il neige un peu, & il fait un peu gris, & je suis un peu triste. D'une tristesse rassurante de surface, une petite mélancolie pour jeunes filles de bonne famille. Je m'enroule dans un grand chandail de laine & je rabats le capuchon sur ma tête, sur mes cheveux mouillés qui sèchent en longs frisottis. Je fais comme si j'avais froid.
C'est vendredi après-midi & je m'ennuie de tous les gens que je ne reverrai plus jamais.
Avant de partir pour Moscou, j'ai acheté deux livres usagés -- Ce qu'il en reste, de Julie Hivon, & Putain. (Que j'ai terminé une journée avant la mort de Nelly Arcan. Alors je crois que je serai jamais capable de dire si j'ai aimé ou non.) Il y a Baloi qui m'a donnée un livre de détectives, parce qu'elle sait que j'aime beaucoup les histoires de détectives. & Juillet m'a prêtée la Trilogie des Fourmis parce que, bless his heart, c'est son livre préféré. & c'est le dernier que j'ai terminé, cette semaine, il y a quelque jours.
& j'ai rien contre Bernard Werber, rien du tout, mais après presque un mois passé dans les pages de ses histoires de fourmis & d'enquêtes boiteuses & de petites révolutions, après avoir coulé tout plein de temps à lire un peu comme on regarde un téléroman à l'intrigue convenue, la tête qui se laisse emberlificoter par d'autres pensées mais c'est pas trop grave, on finit toujours par revenir, on finit toujours par comprendre -- après tout un mois comme ça, je crois que j'avais oublié qu'il y a dans certains livres des mots puissants, des mots qui bercent & qui apaisent & qui attisent. Qu'il y a dans certains livres une chose qui fait un peu prétentieux, une chose que je ne saurai jamais décrire tout à fait, qu'il y a, au détour d'une phrase qui perce le coeur comme on crève une bulle de savon, qu'il y a la littérature.
J'ai emprunté Chambre avec baignoire au centre où j'enseigne le français. D'Hélène Rioux j'avais seulement lu Mercredi soir au bout du monde, que j'avais aimé mais pas adoré, mais dans ce roman d'elle il y a quelque chose, quelque chose qui tombe juste à point. Elle a des descriptions incroyables, des phrases qui ne finissent pas, des mots serrés qui regorgent de détails, qui envahissent toutes les marges -- mais aussi autre chose. Une histoire pas très joyeuse qui deviendra sûrement très triste d'ici peu, on le sent venir. Une atmosphère lourde de petites angoisses accumulées. Mais une façon si riche de se perdre dans le quotidien, un humour si subtil & si amer, si délicat aussi, que ça me fait du bien. Pour aucune autre raison que parce que c'est bien écrit, ça me fait du bien. & c'est une chose que j'avais oubliée.
J'avais dit que son sourire, c'était quelque chose de très précieux, ça se voyait tout de suite qu'il ne le gaspillait pas. J'en connaissais qui l'avaient toujours fendu jusqu'aux oreilles, & ça me tuait. Le sourire dentifrice, aseptisé, aromatisé à la menthe poivrée ou à la gomme balloune, le sourire relations publiques, relation d'aide, relation de couple. Plein de bonnes intentions, pavé comme l'enfer, insupportable.
C'est fou comme j'avais oublié.
jeudi 29 octobre 2009
Il y a deux semaines, j'ai vécu l'expérience la plus stressante de toute ma vie, c'est-à-dire : acheter un billet de train dans une gare moscovite.
Quarante-cinq minutes d'attente dans une file mouvante & changeante où les gens laissent passer ou dépassent leurs voisins en suivant les règles d'une mystérieuse logique russe. Une fois arrivé devant la préposée au visage renfrogné & aux syllabes mâchouillées, lui parler le plus fort possible à travers une vitre munie d'une seule toute petite ouverture, dont la fonction première n'est pas tant de faciliter la conversation que de mieux faire circuler les billets de roubles. Se contorsionner pour s'assurer que sa voix atterrit plus ou moins vis-à-vis cette ouverture. Avoir derrière soi la pression d'à peu près cinq babouchkas convaincues que leur tour arrivera plus vite si elles sont plus près de la caisse. Envisager se boucher les oreilles pour faire taire tout le vacarme qui règne autour. Répéter trois fois la même chose en essayant à chaque fois un accent tonique différent, espérant tomber par hasard sur le bon ; se faire comprendre à moitié, par miracle, & finir la transaction par écrit, en glissant un petit papier plein de chiffres gribouillés dans la fente au bas de la vitre. Voir l'exaspération de la préposée monter d'un cran à chaque медленно, пожалуйста? (plus lentement, s'il-vous-plaît?). Sentir les babouchkas qui s'impatientent dans son dos. Escamoter la fin de la conversation & se dire qu'on achètera le billet de retour sur place, la journée même, quitte à se retrouver dans un електрнческйи elektritcheski qui s'arrête à tous les trois villages & demi.
Mais! Le très beau & joli & joyeux, dans tout ça, c'est que grâce à ce billet de train durement acquis (!) j'ai passé trois jours & demi dans un coin de l'Anneau d'Or russe, région où il y a plus d'églises au kilomètre carré que d'habitants. J'ai trouvé des gens sur couchsurfing pour m'héberger &, après trois heures de train (& deux heures & demie de discussion laborieuse en russe avec un médecin dans la cinquantaine qui tenait absolument à me parler de chacune de ses quatre maîtresses), je suis arrivée à Vladimir, chez Artyom & Irina & leur vieux grand-père espiègle dont j'ai jamais réussi à saisir le prénom. Comme la plupart des Russes qui habitent en ville, ils vivent dans un gros bloc de béton construit sous Khrouchtchev, dans les années cinquante. Bâtis à la va-vite pour régler un problème de pénurie de logements, ce sont des immeubles extrêmement cheapettes qui ne devaient, en théorie, que durer vingt-cinq ans. Comme on y habite encore après cinquante ans, ils sont incroyablement délabrés & donnent l'impression d'être à deux doigts de l'écroulement -- mais à l'intérieur les appartements sont confortables & jolis. Petits & trèstrès encombrés, mais jolis!
Sinon, tout à Vladimir est en ruines -- ou en réparation. (...ce qui, connaissant le rythme russe de construction, équivaut à peu près à la même chose.) Il y a une longue rue principale que j'ai parcourue à pied, le soir de mon arrivée, & où se succèdent deux cathédrales, les restes d'anciennes fortifications, de jolis parcs. (Aussi toutes les choses qu'on retrouve dans toutes les villes du monde : un bar à sushi Tokyo, un restaurant libanais Byblos, & un grand supermarché où on empile ses achats dans de petits paniers de plastique rouge.) C'est joli mais c'est pas très grand, alors j'ai passé beaucoup dans la petite ville de Suzdal, tout près, où il y a tout plein de maisons en bois un peu croches, aux couleurs délavées mais encore jolies -- des bleus, des verts, des jaunes fanés. Les cadres des fenêtres ont des motifs de dentelle, le bois sculpté trèstrès finement, & les plates-bandes regorgent de fleurs qui affrontent encore courageusement l'automne. Il y a aussi un vingtaine d'églises, deux monastères & un couvent -- pour une petite ville endormie, ça fait beaucoup. Il y avait beaucoup de touristes, surtout des touristes de Moscou (...reconnaissables, pour les filles, à leurs incroyables talons hauts) qui faisaient ces signes de croix inversés de chrétiens orthodoxes devant des icônes tellement ornés qu'ils en étaient aveuglants. L'intérieur des églises orthodoxes croule sous l'or & les couleurs vives, en fait, & c'est tellement, je sais pas, outrageusement joli que c'est difficile de se rappeler que c'est religieux.
& puis le lendemain j'ai pris trois autobus brinquebalants pour aller avec Irina jusqu'à Bogolioubovo (dieu aime cet endroit, que ça veut dire), un tout petit village en bordure de Vladimir. Nous sommes entrées dans un monastère où il a fallu se couvrir la tête d'un foulard & enfiler une grande jupe par-dessus nos pantalons (...l'église orthodoxe, c'est trèstrès traditionnel), mais nous avons surtout emprunté un chemin boueux à travers les champs pour voir une toute petite église se dresser au milieu de nulle part, entre un lac & un troupeau de chèvres. Le garçon qui les surveillait avait neuf ou dix ans, les mains pleines de boue, les joues rondes. Il marmonnait de petites phrases dans le vide & je me suis dit qu'il s'inventait des histoires, de grandes histoires où il n'y avait sûrement aucune chèvre.
Je suis partie de Vladimir en autobus. (État des routes en Russie: peu enviable.) Ça a pris un peu plus de quatre heures parce que c'était dimanche & que les dimanches d'automne, tout le monde revient vers la ville après avoir passé la fin de semaine à la datcha, petite cabane familiale dans les bois -- avec potager, mais souvent sans électricité. & puis quand j'ai vu les affreuses tours à logements de la banlieue de Moscou se profiler à l'horizon, c'était un peu comme revenir à la maison.
Juillet a attrapé la A-H1N1 & je suis partagée entre l'envie de a) trouver ça inexplicablement, ridiculement drôle, ou b) m'inquiéter.
Alors en attendant de pouvoir étouffer tout à fait les débuts d'angoisse qui se tortillent dans ma poitrine, je me lève tôt & je regarde bouillir l'eau dans le samovar, debout dans la cuisine vide. Je fais du kasha, du gruau russe, & je bois mon mauvais café instantané. Je donne tout plein d'amour aux plantes que Kyoto a volé au dixième étage de l'immeuble. J'envoie des colis vers le Québec, après des échanges un peu laborieux avec la préposée du bureau de poste. Je pense à Juillet, tout le temps tous les jours, parce que j'aime mieux m'en ennuyer beaucoup que de m'habituer à ne pas l'avoir avec moi.
Le ciel est gris depuis huit jours mais mon coeur est grand comme ça. Malgré tout.
jeudi 22 octobre 2009
Dans le métro, toutes sortes de choses :
- une babouchka aux dents de métal & au visage fripé qui quémande timidement de la monnaie, nichée dans un coin comme pour ne pas déranger personne ;
- des publicités de souliers de voyages organisés du gouvernement qui suggère de dire non à la cigarette ;
- une chaleur étouffante dans une foule compacte à en devenir agoraphobe ;
- un vieillard aux bottes recouvertes de sacs de plastique qui lit avec toute l'attention du monde les pages jaunies d'un roman de science-fiction ;
- de grands plafonds en marbre ciselé & des arches qui portent encore l'emblème communiste ;
- moi qui pense doucement à toi.
Parce que parfois j'ai pas dans la tête les mots dont j'aurais besoin, ou la patience pour attendre qu'ils s'y glissent, je dessine de petites choses.

